IA, données synthétiques, jumeaux numériques en santé… Qui fait quoi ?

Résumé : Intelligence artificielle, données synthétiques, simulation et jumeaux numériques ne désignent pas la même chose : ils interviennent à des étapes différentes d’une même chaîne de modélisation. À partir d’un exemple d’étude en vie réelle, cet article montre comment passer des données observées à un jumeau numérique populationnel capable de simuler des scénarios et d’être continuellement mis à jour grâce aux nouvelles données.

L’exemple d’une étude en vie réelle sur l’adhérence à un traitement

Les études en vie réelle produisent aujourd’hui des données de plus en plus riches : caractéristiques des patients, traitements prescrits, observance, mesures cliniques, événements de santé et trajectoires de soins.

Ces données permettent de décrire ce qui s’est passé. Mais peuvent-elles aussi aider à anticiper l’évolution des patients, à explorer des scénarios thérapeutiques alternatifs ou à construire un véritable jumeau numérique ?

Les termes intelligence artificielle, patient virtuel, données synthétiques, simulation, jumeau numérique… sont souvent employés indistinctement. Pourtant, ils ne désignent pas les mêmes objets et ne répondent pas aux mêmes questions.

Imaginons une cohorte de patients pour lesquels nous disposons de plusieurs types de données (caractéristiques cliniques au début du suivi, traitement prescrit et dose administrée, niveau d’adhérence au traitement, mesures régulières d’un indicateur clinique, événements intervenus pendant le suivi…). L’analyse statistique de ces données peut montrer une relation entre l’adhérence et l’évolution clinique. Elle ne répond cependant pas nécessairement à toutes les questions des chercheurs ou des décideurs :

  • Quel résultat peut-on attendre pour un nouveau patient ?
  • À quoi ressemblerait une population comparable, mais plus importante ?
  • Comment les patients pourraient-ils évoluer au-delà de la période observée ?
  • Que se serait-il passé si leur adhérence avait été différente ?
  • Comment mettre à jour les projections lorsque de nouvelles données deviennent disponibles ?

Selon la question, le recours à l’intelligence artificielle, à la simulation ou au jumeau numérique ne joue pas le même rôle.

Dans nos précédents articles, nous avons montré qu’un modèle utile ne se résume ni à une représentation graphique ni à un algorithme appliqué automatiquement à des données. Il doit être construit à partir d’une question précise, représenter de manière suffisamment fidèle le système étudié, puis être validé et évalué avant de pouvoir éclairer une décision. Cette démarche (1) modéliser, (2) valider, (3) simuler et (4) optimiser constitue le fil conducteur des travaux présentés dans les précédents articles de ce blog.

Dans cet article, nous reprenons cette même logique dans le contexte d’une étude en vie réelle. À partir d’une cohorte de patients suivis au cours du temps, nous montrons comment les données peuvent servir à construire un modèle, à vérifier sa capacité à reproduire des trajectoires réellement observées, puis à explorer des scénarios alternatifs. Ce cas permet surtout de clarifier le rôle respectif de l’intelligence artificielle, de la génération de patients virtuels, de la simulation et du jumeau numérique : des approches complémentaires, mais qui n’interviennent ni au même moment ni pour répondre à la même question.

L’intelligence artificielle apprend à partir des données observées

Dans un premier temps, les données de la cohorte peuvent servir à construire un modèle prédictif.

Celui-ci cherche à apprendre les relations statistiques entre les caractéristiques des patients, leur exposition au traitement et les résultats observés. Il peut par exemple estimer l’évolution probable d’un indicateur clinique à un an ou identifier les variables les plus associées à une bonne réponse.

Le Machine Learning peut alors répondre à une question comme :

Compte tenu de ce que nous avons observé dans la cohorte, quel résultat paraît le plus probable pour ce patient ?

Ces méthodes peuvent également être utilisées pour segmenter les patients ou repérer différents profils de réponse, comme cela a déjà été décrit dans notre précédent article.

Générer des patients virtuels

Certaines approches statistiques ou d’intelligence artificielle générative permettent d’aller plus loin et de créer une cohorte virtuelle.

Le principe consiste à apprendre la distribution des caractéristiques observées dans la cohorte réelle, puis à générer de nouveaux profils statistiquement cohérents avec celle-ci.

Il est ainsi possible de créer des patients virtuels présentant, par exemple :

  • un âge plausible ;
  • un état clinique initial cohérent ;
  • un niveau d’adhérence ;
  • une dose de traitement ;
  • certaines caractéristiques biologiques ou médicales ;
  • des combinaisons de variables proches de celles observées en vie réelle.

Des méthodes classiques de génération statistique peuvent être utilisées, mais également des techniques de Deep Learning, telles que les Variational Autoencoders (une méthode d’IA générative capable de créer de nouveaux profils ressemblant statistiquement aux données d’origine), selon les caractéristiques et le volume des données disponibles.

Données synthétiques, patients virtuels et cohorte virtuelle
Les données synthétiques sont des données générées artificiellement pour reproduire certaines propriétés statistiques de données réelles. Lorsqu’elles décrivent un individu cohérent (caractéristiques initiales, traitement, événements, résultats…) elles peuvent constituer un patient virtuel. Un ensemble de patients virtuels forme une cohorte virtuelle. 

La figure ci-dessous présente une cohorte de patients suivie pendant 10 ans. Ce suivi a permis de collecter les données à différents moments : au début (t0), au milieu (t0+5 ans), et à la fin (t0+10 ans). A partir des ces données collectées à ces différents points dans le temps, il est possible d’entraîner des modèles de machine learning permettant de générer de nouveaux patients qui vont « ressembler » aux patients issues de l’étude.

Un patient virtuel n’est pas encore un jumeau numérique

À ce stade, le patient virtuel est surtout un profil de données plausible.

Il ressemble statistiquement aux individus de la cohorte d’origine, mais il ne possède pas nécessairement une trajectoire dynamique. Rien ne permet encore de déterminer comment son état évoluera au cours des cinq ou dix prochaines années.

On peut donc retenir la distinction suivante :

L’intelligence artificielle peut apprendre à quoi ressemblent les patients et prédire certains résultats. Elle ne constitue pas, à elle seule, un modèle complet de leur évolution dans le temps.

La simulation fait évoluer les patients dans le temps

Pour appliquer une approche de simulation et explorer les trajectoires futures, il est nécessaire de disposer d’un modèle dynamique. Ce modèle décrit la manière dont l’état d’un patient évolue au cours du temps en fonction de ses caractéristiques, de son traitement, de son adhérence et, éventuellement, d’événements extérieurs.

Ce modèle peut être développé de manière empirique à partir des caractéristiques du problème réel, ou bien il est possible d’avoir recours à un formalisme de modélisation existant. Par exemple, un modèle mécanistique (un modèle décrivant explicitement les mécanismes supposés gouverner l’évolution clinique) sera adapté pour représenter l’évolution dynamique d’une pathologie, tandis qu’un modèle d’activité sera préconisé pour représenter un parcours de soins. Nous avons déjà discuté de ce point dans un précédent article.

Le choix dépend de la question scientifique, du niveau d’explicabilité recherché et des données disponibles. Une fois le modèle choisi, il est possible d’appliquer une méthode de simulation.

Passer d’une photographie à une trajectoire

La cohorte virtuelle est générée et devient le point de départ de la simulation. A chaque pas de temps, le nouvel état de chaque patient est calculé à partir du modèle, permettant ainsi de suivre la cohorte de manière plus fine.

Dans notre exemple, la génération de données synthétiques peut reproduire les caractéristiques observées aux différentes échéances de l’étude. Elle ne garantit cependant pas, à elle seule, une trajectoire individuelle cohérente entre ces échéances. Le modèle dynamique apporte cette continuité : à chaque pas de temps, il calcule l’évolution de l’état de chaque patient virtuel.

La simulation permet ainsi d’observer l’état de la cohorte à chaque pas de temps, y compris entre deux échéances auxquelles des données réelles ont été recueillies. La figure ci-dessous illustre la mise en place d’une approche de simulation pour tracer la trajectoire de nos patients virtuels.

Valider le modèle avant d’explorer de nouveaux scénarios

Avant d’utiliser un modèle de simulation pour étudier de nouveaux scénarios, il est indispensable de vérifier qu’il est capable de reproduire des évolutions réellement observées. Plusieurs stratégies de validation sont possibles selon la taille de la cohorte, la structure du suivi et l’usage envisagé. À titre d’exemple, 80 % des patients peuvent être utilisés pour construire et calibrer le modèle, tandis que les 20 % restants sont conservés pour une validation indépendante. 

La qualité du modèle peut alors être évaluée à partir de la distance entre prédictions et observations, au moyen d’indicateurs adaptés : erreur moyenne, écart sur une mesure clinique, capacité à reproduire une distribution ou fréquence correcte des événements. Cette validation sur des données indépendantes permet de vérifier que le modèle ne se contente pas de reproduire les patients ayant servi à sa construction, mais qu’il peut également généraliser à de nouveaux profils.

Explorer des scénarios alternatifs

Une fois le modèle validé, la simulation permet d’explorer des scénarios alternatifs au travers de la variation de certaines hypothèses. Dans notre exemple, plusieurs scénarios d’adhérence pourraient être étudiés :

  • adhérence élevée et constante ;
  • adhérence partielle ;
  • interruptions temporaires ;
  • diminution progressive de l’adhérence ;
  • reprise du traitement après une interruption ;
  • amélioration de l’adhérence à la suite d’une intervention d’accompagnement.

La simulation répond alors à une nouvelle catégorie de question :

Que pourrait-il se passer si le patient, ou la population, suivait un autre scénario ?

Cette logique est particulièrement intéressante lorsque certaines configurations sont rares dans les données ou difficiles à étudier directement.

Prédire et simuler ne signifient pas la même chose

La frontière n’est pas toujours absolue : un modèle de simulation peut intégrer des briques prédictives, et un algorithme de Machine Learning peut produire des prévisions longitudinales.

La distinction repose surtout sur la finalité recherchée.

ApprocheQuestion principale
Analyse statistiqueQu’avons-nous observé dans la cohorte ?
Machine LearningQuel résultat est probable pour un profil donné ?
Génération de patients virtuelsÀ quoi pourrait ressembler une population statistiquement comparable ?
SimulationComment cette population pourrait-elle évoluer selon plusieurs scénarios ?
Jumeau numériqueComment actualiser ces représentations et simulations à partir de l’évolution du système réel ?

Le Machine Learning apprend principalement à partir des régularités observées dans les données.

La simulation repose sur une représentation explicite de l’évolution du système. Elle permet de modifier certains paramètres et d’observer les conséquences produites par le modèle.

Simuler un scénario alternatif ne suffit pas à établir un effet causal

La possibilité de modifier virtuellement l’adhérence d’un patient peut donner l’impression que la simulation révèle directement ce qui se serait passé dans la réalité.

Cette interprétation doit rester prudente.

Dans une étude observationnelle, les patients très adhérents peuvent différer des patients moins adhérents sur de nombreuses dimensions : âge, sévérité de la maladie, environnement social, compréhension du traitement, accès aux soins, etc.

Certains de ces facteurs peuvent influencer à la fois l’adhérence et le résultat clinique.

La simulation d’un scénario contrefactuel ne démontre donc pas automatiquement que la modification de l’adhérence causerait, à elle seule, l’évolution simulée.

La crédibilité des résultats dépend notamment :

  • de la qualité des données ;
  • de la pertinence des hypothèses ;
  • de l’identification des facteurs de confusion ;
  • de la calibration du modèle ;
  • de sa validation sur des données qui n’ont pas servi à le construire ;
  • de l’analyse des incertitudes.

Le modèle doit être considéré comme un outil d’exploration et d’aide à la décision, dont le niveau de preuve dépend de sa conception et de sa validation.

Quand le modèle de simulation devient-il un jumeau numérique ?

Un modèle peut être construit à partir d’une cohorte, validé, puis utilisé pour simuler différents scénarios. Il s’agit alors d’un outil de simulation dynamique.

Pour parler de jumeau numérique dans le cadre retenu ici, une brique supplémentaire est nécessaire : la synchronisation avec le réel.

Le système réel continue d’évoluer

Après la construction initiale du modèle, de nouvelles données peuvent devenir disponibles : nouvelles consultations, nouvelles mesures cliniques, apparition d’un événement médical, inclusion de nouveaux patients dans la cohorte, etc.

Ces informations permettent d’actualiser la représentation virtuelle.

Le modèle peut alors être recalibré, l’état des patients mis à jour et de nouvelles simulations exécutées.

Une boucle entre le réel et le virtuel

Le fonctionnement peut être résumé en quatre étapes :

  1. Les données réelles alimentent le modèle.
  2. Le modèle représente l’état actuel de la population.
  3. Des scénarios futurs sont simulés.
  4. De nouvelles observations permettent de mettre à jour le modèle et ses projections.

C’est cette boucle de synchronisation qui distingue le jumeau numérique d’un modèle utilisé une seule fois.

Le jumeau numérique n’est pas seulement une représentation virtuelle. Il est une représentation dynamique, susceptible d’être régulièrement réalignée avec le système réel.

Dans l’exemple présenté, on parlerait plus précisément d’un jumeau numérique populationnel ou d’un jumeau numérique de cohorte.

L’IA, la simulation et le jumeau numérique sont complémentaires

La question n’est donc pas de choisir entre intelligence artificielle et jumeau numérique comme s’il s’agissait de technologies concurrentes.

L’intelligence artificielle peut contribuer à plusieurs briques du jumeau numérique :

  • analyser et préparer les données ;
  • identifier des profils de patients ;
  • estimer certains paramètres du modèle ;
  • prédire une transition ou un événement ;
  • générer une population virtuelle (initialisation de la simulation) ;
  • compléter certaines données manquantes, avec les précautions nécessaires.

La simulation apporte une représentation dynamique et permet d’explorer différents scénarios.

La synchronisation avec le système réel permet enfin d’actualiser régulièrement cette représentation.

Quels usages pour une étude en vie réelle ?

Un jumeau numérique populationnel peut prolonger l’exploitation d’une cohorte au-delà de l’analyse descriptive, à condition que le modèle soit correctement calibré, validé et accompagné d’une quantification des incertitudes.

Ces usages produisent des projections fondées sur les données et les hypothèses du modèle. Ils ne démontrent pas automatiquement une relation causale et ne remplacent pas une validation clinique ou méthodologique adaptée à l’usage envisagé.

Pour un industriel de santé, ces applications peuvent contribuer à la génération de données en vie réelle, à la préparation d’un protocole, à l’exploration de stratégies d’accompagnement, à la compréhension de l’hétérogénéité de la réponse ou à la préparation d’analyses médico-économiques. Le niveau d’utilisation possible dépend néanmoins de la maturité et de la validation du modèle. 

UsageQuestion poséeApport du modèle
Explorer le long termeComment les patients pourraient-ils évoluer au-delà de la durée de suivi disponible ?Projeter des trajectoires cliniques à plus long terme et comparer plusieurs hypothèses d’évolution
Étudier des situations peu observéesQue peut-il se passer pour des profils, événements ou niveaux d’adhérence rares dans la cohorte ?Générer des patients virtuels plausibles et explorer des configurations insuffisamment représentées dans les données
Tester des scénarios alternatifsQuel pourrait être l’effet d’une amélioration de l’adhérence, d’un suivi renforcé ou d’une modification de la prise en charge ?Comparer virtuellement plusieurs scénarios appliqués à une même population de référence
Préparer une nouvelle étudeQuelles données faut-il recueillir et quels paramètres sont les plus déterminants ?Identifier les variables influentes, tester la faisabilité d’un protocole et orienter de futures collectes de données
Actualiser l’aide à la décisionLes conclusions restent-elles valables lorsque de nouvelles données deviennent disponibles ?Mettre à jour le modèle et réexécuter les simulations à mesure que la cohorte réelle évolue

Conclusion : une chaîne méthodologique au service de la décision 

Une même cohorte de vie réelle peut alimenter plusieurs niveaux d’analyse. Les méthodes statistiques et d’intelligence artificielle permettent d’identifier des relations, de produire des prédictions et de générer des profils plausibles. L’ajout d’un modèle dynamique permet ensuite de simuler leur évolution et de comparer des scénarios thérapeutiques ou organisationnels. Lorsque de nouvelles observations servent régulièrement à actualiser cette représentation, l’ensemble peut évoluer vers un jumeau numérique populationnel.

La valeur de cette démarche repose sur l’enchaînement des étapes : définir la décision à éclairer, sélectionner les données utiles, construire un modèle explicable, vérifier sa capacité à reproduire des trajectoires observées, quantifier les incertitudes, puis explorer les scénarios pertinents. Chaque étape renforce la robustesse et l’interprétabilité des résultats.

Pour les industriels de santé, cette approche ouvre des perspectives tout au long du cycle de vie d’un produit : approfondissement d’une étude en vie réelle, analyse de l’adhérence, préparation de nouvelles études, exploration de trajectoires à long terme ou évaluation de stratégies d’accompagnement. Le niveau de validation attendu doit rester proportionné à l’usage : génération d’hypothèses, décision interne, communication scientifique, évaluation réglementaire ou utilisation clinique.

En associant données réelles, connaissances scientifiques, modèles dynamiques et mises à jour successives, le jumeau numérique populationnel offre ainsi un cadre évolutif pour transformer une cohorte observée en un outil d’exploration, d’apprentissage et d’aide à la décision.

Faut-il (vraiment) faire du machine learning sur les données de santé ?

Travaillant dans le secteur de la santé, nous nous sommes demandé s’il est devenu trop courant d’entendre : « On pourrait faire du machine learning sur les données de santé… ». La proposition semble prometteuse, avec un côté moderne, voire incontournable (et c’est sans parler d’IA génératives qui attirent beaucoup d’attention, on parle ici du machine learning « traditionnel »). Et pourtant… trop souvent, ces projets sont lancés sans réel besoin défini, ni question précise à résoudre. Comme si le simple fait d’utiliser un modèle complexe était en soi un gage de valeur ajoutée.

Nous avons appris au fil des projets que le machine learning n’a de sens que s’il est ancré dans un besoin de terrain, dans un besoin bien formulé. Le risque est que le résultat soit déceptif pour tout le monde, et que personne ne s’empare des résultats.

C’est ce que nous souhaitons partager dans cet article. Nous allons donc poser une question simple :

À quoi ça sert vraiment de faire du machine learning en santé ?

Nous verrons pourquoi l’engouement est réel (et souvent justifié), mais aussi pourquoi il faut rester lucide. Et surtout, comment construire des projets qui visent rigueur scientifique et finalité concrète.

🔎 Petit rappel : qu’est-ce qu’un un modèle de machine learning ?
Un modèle de machine learning (= apprentissage automatique), c’est un programme qui apprend à repérer des régularités dans des données passées pour prédire, classer ou segmenter de nouveaux cas. C’est utile… si ces régularités existent vraiment, et si elles aident à prendre des décisions.

Mais attention, le modèle ne comprend pas ce qu’il fait ! Il ne fait que repérer des régularités mathématiques dans les données. S’il a été mal alimenté, ou si les données sont biaisées, les résultats seront trompeurs.

Trois exemples :
– Prédire un événement (classification ou régression) : va-t-il y avoir un risque de chute ?
– Regrouper automatiquement des cas similaires (clustering) : y a-t-il des profils types de parcours post-opératoire ?
– Détecter des comportements inhabituels (anomaly detection) : ce signal de capteur sort-il de l’ordinaire ?

Décryptage – Le boom du machine learning en santé (2010–2025)

Pour commencer, jetons un petit regard en arrière pour voir ce que nous dit l’évolution du machine learning en santé du point de vue des publications. Le constat est clair : l’intérêt scientifique pour le machine learning, tous sujets confondus en santé, connaît une croissance spectaculaire, confirmée par plusieurs revues de littérature récentes.

Quelques chiffres clés :

  • Une simple recherche sur le site PubMed (https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/), “Machine Learning + Healthcare” OR “Artificial intelligence + Healthcare”, donne 35 105 réponses (au 1er août 2025).
  • Une étude publiée dans Frontiers in Medicine a analysé 22  950 articles publiés entre 1993 et 2023. Elle montre une accélération très rapide après 2010, avec un pic marqué à partir de 2019 (Y. Xie et al. « Evolution of artificial intelligence in healthcare: a 30-year bibliometric study », Front. Med., vol. 11, janv. 2025, doi: 10.3389/fmed.2024.1505692)
  • Une autre étude recense toutes les publications contenant les mots-clés “machine learning” et “healthcare” dans Scopus de 2000 à 2024.  Le volume passe de quelques dizaines à plus de 3 000 articles par an (A. Dalky et al., « Global Research Trends, Hotspots, Impacts, and Emergence of Artificial Intelligence and Machine Learning in Health and Medicine: A 25-Year Bibliometric Analysis », Healthcare, vol. 13, nᵒ 8, Art. nᵒ 8, janv. 2025, doi: 10.3390/healthcare13080892).

Interprétation de cette explosion

Nous proposons de résumer ces chiffres en 3 phases :

  • La phase exploratoire (jusqu’en 2012) : le machine learning est une curiosité technique.
  • La phase d’adoption (2015–2019) : multiplication par 10 à 20 des publications annuelles.
  • La phase d’emballement (post-2020) : plusieurs milliers d’articles par an, dans toutes les spécialités médicales (et pas que l’imagerie !).

Mais ce volume impressionnant pose question. Une grande partie de ces publications sont des démonstrations techniques ou méthodologiques. Elles ne débouchent pas toujours sur des usages cliniques ou organisationnels.

Pourquoi cela pose problème ?
> Parce que modéliser n’a de sens que si cela aide à décider, à orienter, à prioriser.
> Parce qu’un bon modèle ne vaut que s’il est compréhensible, interprétable et utilisé.

Quand le machine learning est utile : retours d’expérience

Il serait injuste de critiquer le machine learning sans reconnaître ses apports concrets — à condition qu’il soit bien utilisé. Dans plusieurs projets, nous avons vu des approches de classification, de clustering ou de régression produire des résultats réellement utiles pour l’action. D’autant que la barrière à l’entrée pour utiliser ces méthodes est devenue très basse. Ça n’est plus l’apanage des seuls experts techniques. Voici 4 retours d’expériences qui d’usages réussis.

REX 1. Prévention ciblée dans les territoires
Dans un programme régional de prévention des maladies cardiovasculaires, les critères de ciblage classiques (âge, antécédents médicaux) laissaient de côté certains profils à risque. Un modèle de classification basé sur des données médico-sociales et de consommation de soins a permis d’identifier des patients à haut risque non repérés par les outils traditionnels. Grâce à cela, les interventions de prévention (appels infirmiers, entretiens de motivation, courrier d’information) sont mieux ciblées, tout en restant équitables. Ici, le modèle ne remplace pas l’expertise humaine : il l’oriente.

Généré par IA par l’auteur

REX 2. Optimisation du suivi post-opératoire
Dans un centre hospitalier, un projet a analysé les parcours de patients opérés pour des chirurgies digestives. En combinant des données cliniques avec du process mining, l’équipe a utilisé un algorithme de clustering pour identifier des groupes de patients avec des trajectoires post-opératoires atypiques. L’un des groupes présentait un taux de réhospitalisation élevé, lié à un défaut de contact infirmier à J+3. Ce signal, révélé par le modèle, a conduit à une refonte du protocole de suivi. Une fois de plus, l’algorithme n’était qu’un révélateur : la vraie décision s’est prise ensuite.

Généré par IA par l’auteur

REX 3. Dispositifs médicaux : détection précoce d’usure ou d’incidents
Un fabricant de dispositifs médicaux connectés a déployé un algorithme de détection d’anomalies sur les signaux captés par ses capteurs. L’objectif : détecter des signes précoces de défaillance (matérielle ou physiologique) avant que l’événement ne survienne. Une fois le système en place, plusieurs cas ont été évités. L’impact réel ? Moins d’hospitalisations évitables, un SAV plus réactif, et surtout une vigilance renforcée dans l’usage du dispositif.

Généré par IA par l’auteur

REX 4. Essais cliniques : sélection plus fine des participants
Dans un projet de recherche clinique sur une thérapie innovante, les chercheurs soupçonnaient que certains sous-groupes de patients réagissaient différemment au traitement. En amont du protocole, une analyse exploratoire via clustering non supervisé a permis d’identifier des profils différenciés, basés sur des marqueurs biologiques et des scores fonctionnels. Ces profils ont ensuite été utilisés pour affiner les critères d’inclusion, dans le cadre d’une sous-étude. Résultat : une meilleure puissance statistique, une interprétation enrichie des résultats, et une hypothèse plus ciblée pour une future phase III.

Généré par IA par l’auteur

Une constante : ce n’est pas l’algorithme qui agit, c’est l’écosystème autour

Ces exemples ne font pas appel à la plus haute complexité technique qui soit. Parfois, il s’agissait simplement d’un arbre de décision, d’un random forest ou d’un clustering hiérarchique. Ce qui fait la différence, c’est que :

  • les modèles ont été construits en partant d’un besoin métier concret,
  • les résultats ont été intégrés dans un processus de décision ou d’organisation,
  • et surtout, les utilisateurs finaux ont été impliqués dès le début.

Quel point de vue adopter sur le sujet ?

Pour nous, faire du machine learning, ce n’est pas une posture technologique. Ce doit être une démarche rigoureuse, construite avec des experts du domaine concerné.

Les questions clés à se poser avant de lancer un projet :

  • Quelle décision le modèle est-il censé éclairer ?
  • Quels indicateurs seraient vraiment utiles à produire ?
  • Qui est le public cible du modèle ? Est-il formé pour l’utiliser ?
  • A-t-on besoin d’un modèle statistique complexe, ou d’un tableau croisé bien construit ?

Trois erreurs fréquentes à éviter

❌Faire du machine learning pour faire “moderne”
Une IA qui prédit tout, sans qu’on sache à quoi ça sert… n’a aucun impact. Le besoin doit précéder l’outil.

❌Choisir la méthode avant de définir le problème
Ce n’est pas parce qu’un modèle XGBoost ou un réseau de neurones marche ailleurs qu’il est adapté ici. (“ »Quand on n’a qu’un marteau, tout finit par ressembler à un clou. » A. Maslow)

❌Oublier l’appropriation
Un modèle performant mais incompris ne sera jamais utilisé. La pédagogie et la transparence sont des leviers clés. #Explicabilité-de-l’IA

En conclusion

Après plus d’une décennie de travail sur des sujets de data science en santé, je reste convaincu du potentiel du machine learning — mais pas au mythe de la boîte noire magique. Nous croyons à la co-construction, à l’utilité terrain, et à une science des données au service des décisions.

“Un bon projet IA ne commence pas par un algorithme, il commence par une bonne question.”

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